Tolède au XIIe siècle : comment les savoirs arabes sont-ils passés au latin ?
Au début du XIIe siècle, une ville d’Espagne occupe une place singulière dans l’histoire des idées : Tolède. Pendant des siècles, cette cité avait vécu sous domination musulmane, accumulant bibliothèques et savoirs rédigés en arabe. Lorsque les royaumes chrétiens du nord de la péninsule ibérique en reprennent le contrôle, vers 1085, ils héritent d’un patrimoine intellectuel considérable. Des savants venus de toute l’Europe s’y précipitent alors pour accéder à des textes inconnus en Occident latin : traités de mathématiques, d’astronomie, de médecine, de philosophie. Ce mouvement de traduction, qui s’étend sur plus d’un siècle, va transformer en profondeur la pensée européenne médiévale et contribuer à ce que l’on appellera plus tard la renaissance du XIIe siècle.
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Un héritage intellectuel accumulé pendant des siècles

Pour comprendre ce qui se passe à Tolède au XIIe siècle, il faut remonter un peu en arrière. Lorsque les savants de langue arabe commencent, dès le VIIIe siècle, à traduire et à commenter les œuvres grecques, indiennes et persanes, ils ne font pas que conserver des textes. Ils les enrichissent, les discutent, les corrigent et y ajoutent leurs propres découvertes.
Il est important de le préciser : une grande partie du savoir qui circule alors en arabe ne vient pas du monde arabo-musulman lui-même. La médecine d’Hippocrate et de Galien est grecque. La logique et la philosophie naturelle sont celles d’Aristote. L’algèbre, dont le nom dérive de l’arabe al-jabr (la restauration), est formalisée par le mathématicien al-Khwarizmi au IXe siècle, à partir de travaux qui doivent beaucoup aux mathématiques indiennes. La trigonométrie puise dans des sources grecques et indiennes. Ce que le monde arabo-musulman a accompli, c’est un travail considérable de synthèse, de transmission et d’enrichissement de ces héritages multiples, en y ajoutant des contributions originales propres à ses savants.
Tolède, ville musulmane depuis le VIIIe siècle et capitale d’un royaume indépendant (taifa) au XIe siècle, s’était constitué des bibliothèques riches de ces textes. Sa conquête par le roi Alphonse VI de Castille, vers 1085, ne provoque pas leur destruction : au contraire, elle ouvre leur accès à un nouveau public.
Qui traduit, et depuis quelle langue ?

Le travail de traduction à Tolède est rarement l’œuvre d’un seul homme. Il repose le plus souvent sur des collaborations entre personnes de langues et de cultures différentes. Un schéma fréquent, documenté par plusieurs spécialistes, est celui du binôme : un savant local, souvent juif ou mozarabe (chrétien arabophone), lit le texte arabe à voix haute et en donne une version en langue vernaculaire ou en latin approximatif, pendant qu’un clerc venu du nord de l’Europe rédige la version latine définitive.
Parmi les figures les plus connues de ce mouvement, on peut citer Gérard de Crémone, venu d’Italie, à qui l’on attribue la traduction de très nombreux ouvrages, dont l’Almageste de Ptolémée et plusieurs traités médicaux. Dominicus Gundissalinus, archidiacre de Ségovie, travaille lui aussi à Tolède, souvent en collaboration avec le philosophe juif Abraham ibn Dawud. Au début du XIIIe siècle, l’Écossais Michel Scot y traduit à son tour des traités d’astronomie et des commentaires d’Averroès. Ces hommes traduisent depuis l’arabe vers le latin, qui reste à cette époque la langue commune des élites intellectuelles européennes.
Il faut noter que la langue arabe joue ici le rôle d’intermédiaire. Beaucoup de textes grecs anciens avaient été traduits en arabe plusieurs siècles auparavant, notamment à Bagdad, et c’est depuis cette version arabe que les traducteurs de Tolède travaillent. Dans certains cas, ils ne lisent pas les originaux grecs, qu’ils ne possèdent pas.
Quels textes sont traduits, et dans quels domaines ?

Le corpus traduit à Tolède est vaste. On peut en dégager quelques grandes catégories :
- Philosophie et logique : les œuvres d’Aristote, commentées par le philosophe andalou Ibn Rushd (connu en latin sous le nom d’Averroès), deviennent accessibles aux théologiens et philosophes européens.
- Médecine : le Qanun fi l-tibb (Canon de la médecine) d’Ibn Sina (Avicenne), encyclopédie médicale rédigée en arabe, est traduit et deviendra un manuel de référence dans les universités européennes pendant plusieurs siècles.
- Astronomie et mathématiques : les tables astronomiques, les traités d’optique et les ouvrages d’algèbre circulent largement. Le mot même d’algorithme dérive du nom latinisé d’al-Khwarizmi.
- Astrologie et sciences occultes : ces disciplines, qui ne sont pas séparées des sciences exactes dans la conception médiévale, font l’objet d’un intérêt marqué de la part des commanditaires européens.
Le rôle du pouvoir politique : l’exemple d’Alphonse X
Si le XIIe siècle est le temps du grand élan des traductions, le mouvement se prolonge au XIIIe siècle sous une forme différente. Le roi de Castille Alphonse X, dit le Sage, qui règne de 1252 à 1284, encourage activement la traduction et la rédaction de textes non plus en latin, mais en castillan, langue vernaculaire encore en formation. Sous son impulsion, des savants juifs, chrétiens et musulmans travaillent ensemble à la cour.
Ce détail est important : Tolède n’est pas un cas isolé de coexistence intellectuelle, mais elle en représente l’un des exemples les mieux documentés. Cette coexistence n’est pas sans tensions. Les relations entre communautés dans l’Espagne médiévale sont complexes, et les historiens mettent en garde contre toute idéalisation rétrospective. La collaboration intellectuelle coexiste avec des rapports de pouvoir inégaux et des conflits récurrents.
Les conséquences pour l’Europe médiévale
L’impact de ces traductions sur la pensée européenne est considérable. Les universités qui se créent en Europe à la même époque, à Paris, Bologne ou Oxford, intègrent progressivement ces textes dans leurs programmes. La théologie chrétienne elle-même est transformée : Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, construit une grande partie de sa synthèse philosophique à partir de sa lecture d’Aristote, qu’il connaît souvent à travers les commentaires d’Ibn Rushd.
La médecine enseignée dans les facultés européennes repose pendant plusieurs siècles sur des textes d’origine arabe ou traduits depuis l’arabe. Des instruments comme l’astrolabe, connu en arabe sous le nom d’asturlab, circulent avec leurs modes d’emploi traduits. Les chiffres dits arabes, en réalité d’origine indienne et transmis par les savants de langue arabe, commencent leur lente diffusion en Europe occidentale.
Tout cela ne signifie pas que l’Europe reçoit passivement un savoir constitué ailleurs. Les traducteurs et les lecteurs européens s’approprient ces textes, les discutent, les contestent et les intègrent à leurs propres traditions intellectuelles. La transmission est toujours aussi une transformation.
Questions fréquentes
Tolède était-elle la seule ville où ces traductions avaient lieu ?
Non. D’autres centres jouent également un rôle dans ce mouvement, notamment en Sicile, sous la domination normande, où des textes grecs et arabes sont également traduits. Tolède est cependant considérée par la plupart des historiens comme le centre le plus actif et le mieux documenté pour cette période.
Les savants musulmans étaient-ils encore présents à Tolède après la conquête chrétienne ?
La situation est complexe. Une partie de la population musulmane reste dans la ville après 1085, formant ce que l’on appelle la communauté des Mudéjars. Certains savants participent aux travaux de traduction. Mais beaucoup de lettrés musulmans ont quitté la ville avant ou après la conquête, emportant leurs livres ou laissant leurs bibliothèques aux mains des nouveaux maîtres de la cité.
Peut-on encore voir des traces de cette période à Tolède aujourd’hui ?
Tolède conserve plusieurs monuments qui témoignent de sa pluralité médiévale : des synagogues, des mosquées transformées en églises, et une architecture qui porte les marques de plusieurs siècles d’histoire entremêlée. La ville est classée au patrimoine mondial de l’Unesco, notamment pour cette richesse historique.
Sources
Charles Burnett, Arabic into Latin in the Middle Ages, Ashgate Variorum, 2009.
Danielle Jacquart et Françoise Micheau, La médecine arabe et l’Occident médiéval, Maisonneuve et Larose, 1990.
Charles Homer Haskins, The Renaissance of the Twelfth Century, Harvard University Press, 1927.
Roshdi Rashed (dir.), Histoire des sciences arabes, Seuil, 1997.
Crédits images : astrolabe de Tolède — Luis García (Zaqarbal), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons ; miniature d’al-Razi — domaine public, via Wikimedia Commons.
