Quels mots français sont passés de l’arabe par l’espagnol ?
Quand vous utilisez le mot alcôve pour désigner un renfoncement dans une chambre, ou que vous commandez un café en terrasse, vous prononcez sans le savoir des mots qui ont voyagé depuis la péninsule Arabique ou l’Irak jusqu’à vos lèvres, en passant par l’Espagne médiévale. Entre le VIIIe et le XVe siècle, une grande partie de la péninsule ibérique a vécu sous des dynasties arabophones, dans ce que les sources arabes appellent al-Andalus, nom donné dans les sources arabes à la partie de la péninsule sous domination musulmane (son étymologie reste débattue). Ce contact prolongé, d’environ sept siècles, a laissé une empreinte considérable sur l’espagnol, qui a lui-même relayé des centaines de ces termes vers le français, le portugais, l’italien ou l’anglais. Les pages qui suivent retracent quelques-uns de ces trajets, domaine par domaine, en distinguant ce que le monde arabe a créé de ce qu’il a seulement transmis.
Sommaire
Al-Andalus : un carrefour de langues et de savoirs

À partir de 711, des armées arabophones et berbérophones franchissent le détroit de Gibraltar et s’installent progressivement dans la majeure partie de la péninsule ibérique. Cordoue devient, vers le Xe siècle, l’une des villes les plus peuplées et les plus lettrées d’Europe occidentale. Des médecins, des astronomes, des agronomes et des commerçants y travaillent en arabe, en latin ou en roman ibérique, parfois dans les trois langues à la fois.
Ce multilinguisme n’est pas une curiosité anecdotique : il est le moteur du transfert lexical. Quand un paysan chrétien adopte une technique d’irrigation inventée ou perfectionnée par des ingénieurs arabes, il emprunte souvent le mot avec la chose. Quand un médecin de Tolède traduit un traité de pharmacologie, il calque le terme arabe faute d’équivalent latin. C’est ainsi que des centaines de mots entrent dans les langues romanes ibériques, avant de rayonner vers le reste de l’Europe.
Comment un mot arabe devient un mot français

Le trajet est rarement direct. Un terme arabe commence par s’intégrer à l’espagnol ou au portugais médiéval, parfois en se déformant légèrement pour s’adapter à la phonologie ibérique. Il y reste parfois plusieurs siècles avant de passer en français, souvent via le commerce, la diplomatie ou la traduction savante. À chaque étape, la prononciation et l’orthographe peuvent évoluer.
Un exemple concret : le mot français alcôve vient de l’espagnol alcoba, lui-même issu de l’arabe al-qubba (la voûte, la chambre en dôme). L’article défini arabe al (le, la) s’est soudé au nom et a suivi le mot dans toutes ses migrations. C’est pour cette raison que de nombreux mots d’origine arabe en espagnol et en français commencent par al ou a : alcool, algèbre, almanach, alchimie, alcazar. L’article est devenu, en quelque sorte, une marque d’origine.
Les domaines de la vie où les emprunts sont les plus nombreux

Les transferts lexicaux ne sont pas répartis au hasard. Ils se concentrent dans les domaines où la civilisation arabe d’al-Andalus apportait des connaissances ou des produits nouveaux pour l’Europe chrétienne médiévale :
- Les sciences et les mathématiques : algèbre (de al-jabr, la réduction, terme popularisé par le mathématicien Al-Khwarizmi, dont le nom a donné le mot algorithme), zéro (de l’arabe sifr, le vide, passé cette fois par l’italien zero, et non par l’espagnol, qui en a tiré cero), alchimie (de al-kimiya), almanach (de al-manakh).
- L’agriculture et l’alimentation : orange (de naranj, lui-même venu du persan, donc un mot qui a d’abord transité par la Perse avant d’entrer en arabe), coton (de qutn), épinard (de isfanakh, d’origine persane également), sucre (de sukkar, venu du sanskrit via le persan).
- L’architecture et l’espace domestique : alcôve, alcazar (de al-qasr, le palais), azulejo (le carreau de faïence, passé en espagnol depuis al-zulayj).
- Le commerce et les textiles : magasin (de makhazin, les entrepôts, pluriel de makhzan), tarif (de ta’rif, la notification, la liste de prix), coton déjà mentionné.
- La musique et les instruments : le mot guitare vient de l’espagnol guitarra, lui-même issu de l’arabe qitara, qui remonte au grec kithara. Ce cas illustre bien que l’arabe a aussi servi de relais pour des mots grecs antiques, sans en être l’inventeur.
Ce que le monde arabe a inventé et ce qu’il a transmis
Il est important de distinguer deux situations différentes. Certains mots désignent des concepts ou des objets nés dans le monde arabophone : l’algèbre comme discipline structurée est ainsi associée aux travaux de savants comme Al-Khwarizmi (IXe siècle à Bagdad), et le mot reflète une réalité intellectuelle produite dans cet espace culturel.
D’autres mots, en revanche, désignent des réalités qui ont simplement transité par le monde arabe, souvent depuis l’Inde, la Perse ou la Grèce. Le sucre est une technique indienne que les Arabes ont perfectionnée et diffusée en Méditerranée. Le chiffre que nous appelons zéro vient d’une notion mathématique indienne (shunya, le vide) traduite et transmise par des savants arabophones. La guitare, comme on vient de le voir, remonte à une forme grecque ancienne. Le monde arabe a joué dans ces cas un rôle de passeur décisif, mais pas de créateur originel. Les deux rôles méritent d’être reconnus séparément.
Quelques mots que l’on ne soupçonne pas
Certains emprunts sont particulièrement surprenants. Le mot hasard vient de l’arabe az-zahr (le dé à jouer), via l’espagnol azar. Le mot chiffre, cousin de zéro, partage la même racine arabe sifr. Le terme arsenal vient de l’arabe dar al-sina’a (la maison de la fabrication), passé par le vénitien avant d’entrer en français. Le mot amiral vient de amir al-bahr (le commandant de la mer), les croisés et les marchands méditerranéens ayant adopté le titre en le tronquant.
Ces exemples montrent que le transfert lexical ne s’est pas limité à l’Espagne : d’autres routes méditerranéennes, commerciales ou militaires, ont conduit des mots arabes en français par des chemins différents. L’Espagne est la voie principale, mais pas la seule.
Questions fréquentes
Combien de mots français viennent de l’arabe via l’espagnol ?
Les estimations varient selon les critères retenus par les linguistes. Certains dictionnaires étymologiques recensent entre 200 et 300 mots français d’origine arabe attestée, dont une grande partie est passée par l’espagnol ou le portugais. D’autres chercheurs avancent des chiffres plus élevés en incluant les dérivés et les variantes. Il n’existe pas de chiffre universellement accepté.
L’arabe parlé à al-Andalus était-il le même que l’arabe classique des textes religieux ?
Non. L’arabe d’al-Andalus était une variété régionale, influencée par le contact avec les langues berbères et romanes locales. Les textes scientifiques et littéraires étaient rédigés dans un arabe classique ou semi-classique proche de la langue écrite de l’époque, tandis que la langue parlée au quotidien suivait ses propres évolutions. Les mots qui ont été empruntés par l’espagnol reflètent souvent cette langue parlée, avec ses particularités phonétiques.
Ces emprunts concernent-ils uniquement le français et l’espagnol ?
Non. L’anglais, le portugais, l’italien et même le maltais comptent de nombreux mots d’origine arabe, parfois par les mêmes voies ibériques, parfois par d’autres routes méditerranéennes ou coloniales. L’anglais cotton, l’italien zucchero (sucre) ou le portugais alface (laitue, de l’arabe al-khass) illustrent l’ampleur de ce phénomène à l’échelle européenne.
Sources
Corriente, Federico. Dictionary of Arabic and Allied Loanwords: Spanish, Portuguese, Catalan, Galician and Kindred Dialects. Brill, 2008.
Versteegh, Kees. The Arabic Language. Edinburgh University Press, 2014.
Guichard, Pierre. Al-Andalus, 711-1492. Hachette Littératures, 2000.
Rey, Alain (dir.). Dictionnaire historique de la langue française. Le Robert, 2016.
Crédits images : cour des Lions — Jebulon, CC0 ; décor de céramique de l’Alhambra — FlyingCrimsonPig, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.
