Mots français venus de l’arabe : combien et par quels chemins ?
Quand vous commandez un café, que vous portez un coton ou que vous cherchez un zéro sur votre clavier, vous utilisez sans le savoir des mots qui ont voyagé depuis l’arabe jusqu’au français. Ce voyage a duré plusieurs siècles, emprunté des routes commerciales, des bibliothèques de traducteurs et des ports méditerranéens. Selon les linguistes, le français compte quelques centaines de mots d’origine arabe : environ 270 dans un dictionnaire usuel d’après Henriette Walter, près de 400 dans le dictionnaire de Salah Guemriche, et davantage encore si l’on ajoute les dérivés. Ce chiffre peut surprendre. Il s’explique par des siècles de contacts intenses entre le monde arabophone et l’Europe, notamment autour de la Méditerranée. Cet article vous propose de retracer ces chemins, de nommer quelques exemples concrets et de comprendre comment des mots changent de langue sans que personne ne le remarque vraiment.
Sommaire
Combien de mots arabes le français a-t-il hérités ?

Estimer le nombre exact de mots français d’origine arabe est une question de méthode autant que de linguistique. Les spécialistes distinguent les emprunts directs, les mots transitant par une autre langue comme le latin médiéval, l’espagnol ou l’italien, et les cas où l’arabe a lui-même transmis un mot venu de Perse, de Grèce ou d’Inde. Henriette Walter, en s’appuyant sur un dictionnaire usuel, en compte environ 270. Le dictionnaire de Salah Guemriche en recense près de 400. Des listes plus larges, qui ajoutent les dérivés, les termes techniques et les emprunts récents, dépassent le millier.
Cette fourchette large reflète un vrai débat scientifique. Un mot comme algèbre, emprunté à l’arabe al-jabr (la réunion des parties fracturées, au sens mathématique), est incontestablement d’origine arabe. En revanche, un mot que l’arabe aurait lui-même emprunté au grec avant de le transmettre au français pose la question de la paternité réelle. Les linguistes sont attentifs à cette distinction, que cet article respecte.
La voie espagnole : l’héritage d’al-Andalus

L’une des routes les plus importantes par lesquelles l’arabe a pénétré le français passe par la péninsule Ibérique. Entre le VIIIe et le XVe siècle, une grande partie de ce qui est aujourd’hui l’Espagne et le Portugal a été gouvernée par des dynasties arabophones. Cette période, connue sous le nom d’al-Andalus, a produit une civilisation savante et commerçante dont les mots ont traversé les Pyrénées.
C’est ainsi que alcool, de l’arabe al-kuhul (poudre fine d’antimoine utilisée en cosmétique, puis étendu aux substances volatiles), algèbre, alchimie, almanach ou encore amiral, de l’arabe amir al-bahr (commandant de la mer), sont entrés dans les langues romanes puis dans le français. La particule al, qui est l’article défini arabe, s’est souvent fusionnée avec le mot lui-même, ce qui donne cette série si reconnaissable de mots français commençant par al.
Il est important de noter que tous ces savoirs ne sont pas nés dans le monde arabe. Une partie des mathématiques transmises via al-Andalus provenait de l’Inde ou de la Grèce antique, que des savants arabophones avaient traduit, commenté et enrichi. Le mot zéro, par exemple, vient de l’arabe sifr (vide, rien), qui lui-même traduisait un concept mathématique indien. Le monde arabophone a ici joué un rôle de traducteur et de transmetteur, autant que d’inventeur.
La voie commerciale : ports, marchés et épices

Une seconde route passe par les échanges commerciaux en Méditerranée et au-delà. Les marchands arabophones et les marchands européens, notamment italiens et provençaux, ont commercé pendant des siècles. Les mots voyagent avec les marchandises.
Le mot coton vient de l’arabe qutn (le coton brut). Sucre vient de l’arabe sukkar, qui lui-même provenait du sanskrit indien sharkara. Café vient probablement de l’arabe qahwa (une boisson chaude), un terme dont l’origine exacte est encore discutée par les étymologistes. Safran, sirop, sorbet, orange, épinard, jasmin : autant de mots qui décrivent des produits échangés sur les routes commerciales médiévales.
L’italien et le provençal ont souvent servi d’intermédiaires dans ce passage. Un mot arabe entrait dans le vocabulaire des marchands de Gênes ou de Venise, puis se diffusait dans les langues voisines, dont le vieux français.
La voie savante : les traducteurs de Tolède et de Sicile
Entre les XIe et XIIIe siècles environ, des centres de traduction importants se sont développés à Tolède, en Espagne, et en Sicile. Des savants y traduisaient en latin des ouvrages rédigés en arabe, qu’il s’agisse de textes originaux ou de traductions arabes de textes grecs, indiens ou persans. Ces traductions ont ensuite nourri les universités européennes naissantes.
Des termes de médecine, d’astronomie, de philosophie et de mathématiques sont entrés dans le latin savant, puis dans les langues vernaculaires dont le français. Algèbre et algorithme portent ainsi le nom latinisé du mathématicien al-Khawarizmi (vers 780, vers 850), un savant persan qui écrivait en arabe à Bagdad. Le mot algorithme est la déformation latine de son propre nom. Azimut, terme d’astronomie, vient de l’arabe al-samt (la direction). Nadir vient de l’arabe nadhir (opposé, pendant).
Là encore, la prudence s’impose : lorsqu’un savant de Bagdad commentait Aristote, il transmettait de la philosophie grecque enrichie d’une pensée propre. La distinction entre ce qui a été inventé dans le monde arabophone et ce qui y a seulement transité est réelle et mérite d’être maintenue.
Quelques mots que vous utilisez peut-être tous les jours
Voici une sélection non exhaustive de mots français dont l’origine arabe est attestée ou très probable, répartis par domaine :
- Sciences et mathématiques : algèbre, algorithme, zéro, azimut, nadir, alchimie, alcali (de l’arabe al-qali, la soude végétale)
- Textile et commerce : coton, satin (peut-être via l’arabe zaytuni, du nom de la ville chinoise de Quanzhou, étymologie discutée), magasin (de l’arabe makhazin, les entrepôts)
- Alimentation : sucre, café, sirop, sorbet, safran, artichaut (de l’arabe al-kharshuf)
- Navigation et militaire : amiral, arsenal (de l’arabe dar al-sina’a, la maison de fabrication)
- Quotidien : tasse (de l’arabe tassa), jupe (de l’arabe jubba, un vêtement), matelas (de l’arabe matrah, coussin jeté à terre), hasard (de l’arabe az-zahr, le dé)
Envie de vérifier vos intuitions ? Le quiz « Les mots venus de l’arabe » propose dix paires de mots : dans chaque paire, un seul est un emprunt, et chaque réponse donne l’étymologie des deux.
FAQ : trois questions fréquentes
L’arabe est-il la langue qui a le plus influencé le français après le latin ?
Non, pas en volume brut. L’anglais, l’italien et l’occitan ont contribué davantage de mots au français en nombre total. En revanche, pour certains domaines précis comme les mathématiques médiévales, l’astronomie ou le commerce d’épices, la contribution arabe est particulièrement dense et visible. Elle reste, selon les linguistes, l’une des plus remarquables par sa cohérence thématique.
Est-ce que tous les mots en « al » viennent de l’arabe ?
Non. La coïncidence phonétique ne suffit pas. Album, alcôve ou algue commencent par al, mais leur étymologie diverge. Alcôve vient bien de l’arabe al-qubba (la voûte), mais algue vient du latin alga. Seule l’étymologie rigoureuse, mot par mot, permet de trancher.
Y a-t-il des mots arabes entrés en français plus récemment ?
Oui. Au XIXe et au XXe siècle, notamment via la présence française en Afrique du Nord, des mots comme bled (de l’arabe dialectal bled, pays, village), kif-kif, toubib (de l’arabe tabib, médecin), ou clebs (de l’arabe dialectal kalb, chien) ont intégré le français familier ou argotique. Ce flux plus récent est distinct, par ses canaux, des emprunts médiévaux.
Sources
Henriette Walter, L’Aventure des mots français venus d’ailleurs, Robert Laffont, 1997.
Henriette Walter et Bassam Baraké, Arabesques : l’aventure de la langue arabe en Occident, Robert Laffont / Éditions du Temps, 2006.
Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992 (plusieurs rééditions).
Salah Guemriche, Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil, 2007.
Maria Rosa Menocal, The Arabic Role in Medieval Literary History, University of Pennsylvania Press, 1987.
